Histoire de la toilette, un rapport tourmenté entre l’homme et l’eau

Dans la Grèce Antique, le bain faisait partie du quotidien, c’est une hygiène de vie liée au culte du corps et de la beauté. A Rome, la construction des thermes témoigne de cet engouement pour l’eau et les bains. Ce sont des lieux luxueux, ouverts à tous, symboles de convivialité et de loisir. L’avènement de l’ère chrétienne remet totalement en cause ce rapport festif et social à l’eau et à la baignade, en rendant la nudité synonyme de péché. Ainsi, au Moyen Âge, la pratique du bain se raréfie et la peur de l’eau s’impose dans les mentalités. L’eau véhiculerait des maladies comme la peste et la syphilis en leur permettant de pénétrer dans le corps par les pores de la peau dilatés par l’eau chaude.

Au 12ème siècle, cependant, les bains de vapeur en pratique dans l’Empire Byzantin s’imposent en France. A Paris, des bains publics à étuves se multiplient. Ce sont des espaces de fête, de jeu et de plaisir. Plus qu’un souci de propreté, c’est bien le plaisir des sens qui se manifeste dans cette pratique du bain. Les bains publics sont pourtant fortement décriés par l’Eglise qui y voit des lieux de débauche et de luxure. Leur fermeture est réclamée pendant les épidémies de peste en 1450 à Paris et définitivement proclamée en 1510.

Durant les 16ème et 17ème siècles, la pratique du bain se raréfie. Seuls les bains de rivière, reconnus vivifiants et les bains à visée thérapeutique sont autorisés. L’hygiène se cantonne alors au lavage des mains et du visage à l’aide de linges humides et parfumés. Parfum, maquillage et coiffure sont autant d’artifices permettant de masquer les odeurs et de pallier au manque d’hygiène. Cette toilette «sèche» est publique, c’est un moment de spectacle qui répond dans la noblesse à une étiquette. La propreté passe désormais par le changement régulier du linge de corps et par la blancheur des parties visibles de ce linge (col et manche).

Après une longue période durant laquelle l’eau véhiculait de nombreuses peurs, le siècle des Lumières impose une nouvelle vision de l’hygiène et du rapport à l’eau. Le retour du bain et la dissipation de la peur de l’eau sont les conséquences directes d’un net recul des épidémies. C’est aussi une nouvelle philosophie qui se diffuse dans les œuvres des auteurs de l’époque comme dans l’Emile de Rousseau. Les traités d’hygiène et de cosmétique se multiplient. Les manuels prescrivent les comportements d’hygiène à observer et les traités de cosmétique délivrent recettes et conseils de parfum, pommades et autres fards.

Au 18ème siècle, la toilette devient une affaire plus intime, les lieux et les objets autour de cette pratique se spécifient. L’aristocratie s’empare de ce renouveau du bain et les premiers cabinets de toilette apparaissent à Versailles. La «sabotière», baignoire en forme de sabot et les baignoires en cuivre ou en zinc s’imposent dans les cabinets de toilette.

Pour chauffer l’eau du bain, on installait dans la baignoire remplie d’eau, un chauffebain. Ce récipient en cuivre était rempli de braises. Les cheminées latérales permettaient d’évacuer les fumées. Les usages excessifs des artifices  (poudre, parfums, pommades) sont dénoncés au nom d’un retour à la nature soutenu par le mouvement des Lumières. La propreté redevient une affaire liée au corps, à la peau, à l’intime et non plus aux vêtements et aux artifices.

Devant la table de toilette, les dames effectuent leur toilette d’apparat, les ablutions se faisant dans l’intimité du cabinet de toilette. Cette toilette est mise en scène et donnée en public comme en témoignent les tableaux de l’époque. La dame se maquille, se coiffe et s’habille : c’est un moment de réception. La table est recouverte d’un jupon en linon et mousseline sur lequel sont disposés différents accessoires : peigne, brosse, cureoreille en matières précieuses. La table est surmontée d’un miroir et de candélabres. Des nombreux pots contiennent fards, pommades et onguents, mouches.

Au 19ème siècle, la salle de bain se démocratise dans les appartements bourgeois des villes grâce à la convergence de plusieurs progrès techniques et de l’évolution des mentalités. La pratique de la toilette devient plus fréquente, plus régulière et se diversifie, elle se déroule dans l’intimité d’une pièce qui lui est dédiée : la salle de bains. Mais c’est surtout un progrès technologique qui va permettre aux salles de bains de se multiplier dans les habitations  : l’arrivée de l’eau courante et celle du gaz.

Au 20ème siècle, la production en série de l’appareillage de la salle de bain (toilette, bidet, baignoire) accélère la démocratisation de cette nouvelle pièce, signe de confort et de richesse. Dans la seconde moitié du 19ème siècle, le gaz entre dans les habitations et va permettre de chauffer l’eau du bain grâce au chauffe-bain inventé au Royaume-Uni en 1868. Avec les grands travaux du Baron Haussmann à Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle, les premiers appartements sont reliés à l’eau courante. Désormais, on peut remplir sa baignoire d’eau chaude en tournant un robinet. Cette réalité demeure un luxe réservé à une élite et reste très rare jusqu’au début du 20ème siècle en ville et bien plus tard en milieu rural.

Sous la Troisième République, l’Etat, encouragé par le courant hygiéniste, tente de véhiculer de nouveaux préceptes d’hygiène synonymes de moralité et d’ordre social. Pour cela, les pouvoirs publics investissent dans de nouvelles infrastructures dédiées à l’hygiène du corps. Les établissements de «bain-douches» se multiplient partout en France à l’initiative des municipalités ou des entreprises paternalistes soucieuses de mettre à disposition de leurs ouvriers, des lieux dédiés à la propreté. C’est d’ailleurs à cette période que se répand l’usage de la douche ; plus économique et plus rapide, la douche devient le «bain du peuple».

Durant le 19ème siècle, l’hygiène publique est l’affaire de tous. En témoignent les premières publicités pour le savon, la multiplication des manuels d’hygiène et l’instauration de cours d’hygiène obligatoires à l’école. Les bains publics se multiplient en ville. Avant 1914, seuls les grands appartements de la bourgeoisie possèdent une salle de bains. La toilette se fait pour la plupart dans la chambre ou dans la cuisine pour avoir un peu de chaleur, avec une bassine et un broc ou dans un tub. Le tub ou «bain à l’éponge» est une pratique venue d’Angleterre vers 1880. En France, il restera longtemps le seul moyen de se laver pour les personnes n’ayant pas de salle de bains.

Histoire des « petits coins »

Du Moyen Âge au 17ème siècle, la saleté règne de la cour de Versailles aux rues de Paris. Le «tout à la rue» est la règle. Même s’il existe des fosses d’aisance et malgré les interdictions renouvelées par la Police de Paris, les vases de nuit étaient le plus souvent vidés par la fenêtre.

C’est au 18ème siècle que les premiers immeubles parisiens sont dotés de cabinets équipés d’une colonne en terre cuite évacuant les immondices vers la fosse d’aisance. Les pratiques d’hygiène évoluent lentement dans l’aristocratie et les notions d’intimité et de pudeur se développent. La toilette devient une affaire intime que l’on n’étale désormais plus aux yeux de tous. Il en va de même pour les commodités qui vont progressivement rejoindre de nouvelles pièces dédiées à l’hygiène comme les cabinets de toilette.

La chaise percée se répand dans les classes aisées au 17ème siècle. Cette belle pièce d’ébénisterie, déjà connue auparavant dans les maisons royales est aussi appelée «chaise d’affaire». Elle renferme un bassin en faïence ou en argent. Le vase de nuit demeure l’objet le plus répandu et toutes les manufactures de faïence de France en ont fabriqué en grande quantité aux 18ème et 19ème siècles. Le Bourdaloue tire son nom de Louis Bourdaloue (1632- 1704), prédicateur à la cour de Louis XIV. On raconte que ses prêches étaient tellement longs que les dames devaient emporter ces vases allongés pour faire leurs besoins. Ils ont été fabriqués dans toutes les matières : cuivre, étain, verre, argent.

L’apparition du bidet vers 1740, témoigne d’une lente évolution des pratiques d’hygiène et surtout celle des parties intimes. Cet objet souvent raffiné et de belle facture est d’usage dans l’aristocratie mais aussi chez les courtisanes. Le 19ème siècle est l’âge d’or de cet objet qui se répand alors dans la bourgeoisie et devient au début du 20ème siècle l’un des éléments incontournables de la salle de bains moderne.

Se parfumer

Au Moyen Âge, le parfum est utilisé comme un désinfectant qui sert à se protéger des épidémies. On découvre la technique de la distillation inventée par les Arabes et l’utilisation de l’alcool comme solvant, donnant naissance à la parfumerie. A la Renaissance, la parfumerie prend un nouvel essor grâce à Catherine de Médicis qui arrive d’Italie avec son parfumeur attitré. A cette époque, la ville de Grasse devient le premier centre européen de recherche en matière de parfumerie alcoolique.

Au 17ème siècle, l’hygiène corporelle est négligée et pour changer d’air, les gens s’arrosent de senteurs boisées ou florales. Dans les milieux aisés, tout se parfumait : l’haleine est rafraîchie avec de la cannelle, les cheveux poudrés à la fleur d’iris, les mains frottées avec des pommades à la rose. Au 18ème siècle, la cour de Louis XV reçoit le nom de «Cour parfumée» et l’étiquette impose un parfum différent chaque jour. Au 19ème siècle, l’impératrice Joséphine dépense des fortunes en parfums et prend des bains parfumés à la rose et au cognac.

Au début du 20ème siècle, le parfum devient un produit de luxe qui a désormais un nom et un flacon. En Haute-Normandie, la vallée de la Bresle est connue pour son activité verrière depuis le Moyen Âge. Au 19ème siècle, les verreries orientèrent leurs entreprises vers le flaconnage de luxe pour le parfum. Les parfumeurs parisiens font réaliser leurs flacons dans la vallée de la Bresle qui est encore aujourd’hui le pôle qui fournit près de quatre-vingts pour cent des flacons de parfum de luxe dans le monde.

Se maquiller

De la Renaissance au 20ème siècle, le teint blanc est le symbole de la beauté et de la pureté de l’aristocratie et de la bourgeoisie parisienne. Au cours de la Renaissance, les femmes appliquent sur leur peau des baumes à base de céruse (chlorate de plomb) utilisée pour son pouvoir couvrant exceptionnel, d’arsenic, ou de mercure qui s’avèrent toxiques pour l’épiderme. Sous l’Ancien Régime, les cours de Louis XIV et de Louis XV voient le visage, le cou et les bras fardés de blanc, rehaussés de rouge sur les joues et les lèvres, et de bleu pour souligner délicatement les veines. Le rouge est censé masquer la vieillesse et son intensité renseigne sur l’origine sociale.

La fin du 18ème siècle encourage la mode du «naturel» et au cours du 19ème siècle seules les prostituées et les comédiennes sont fardées. Après la Première Guerre mondiale, les progrès de la chimie rendent les cosmétiques accessibles à toutes les femmes, même si on se maquille peu dans les campagnes.

La mouche

Au 18ème siècle apparaît le phénomène de la mouche, petit morceau de taffetas, mousseline ou soie, collé sur la peau du visage, du cou ou du décolleté. La mouche permet de faire ressortir la blancheur de la peau ou à dissimuler une imperfection. En fonction de sa position, la mouche prend une signification particulière : majestueuse sur le front, passionnée près de l’œil, galante sur la joue ou discrète, sur la lèvre inférieure.

Le rouge à lèvres

Jusqu’au 19ème siècle, le fard à lèvres se présente sous forme liquide ou crémeuse, que l’on applique à l’aide des doigts ou d’un pinceau. Puis, le rouge à lèvres se présente en tube ou en bâton, en métal, émail, bakélite ou porcelaine. En 1870, Guerlain commercialise «Ne m’oubliez pas», le premier tube de l’histoire du maquillage et il faut attendre 1928 pour voir la naissance en France du premier rouge à lèvres longue tenue : «Rouge baiser».

Se coiffer

Du Moyen Âge jusqu’au 17ème siècle, les barbiers rasent la barbe, coupent les cheveux, pratiquent la saignée et arrachent les dents. Puis, Louis XIV scinde la corporation et les barbiers sont alors limités aux soins capillaires. A la fin du 18ème siècle, Louis XVI crée six cents offices de coiffeurs grâce au recul de la mode des perruques. Cependant, la visite chez le coiffeur se démocratisera seulement au début du 20ème siècle. Au 16ème siècle, la mode exige de porter le front dégagé et les dames s’épilent la naissance des cheveux. Les coiffures deviennent plus extravagantes au 17ème siècle. Le 18ème siècle marquera la mode des perruques masculines et féminines, dont les plus hautes pouvaient atteindre jusqu’à 90 cm ! Par souci d’économie, les coquettes peuvent garder leur perruque poudrée à l’amidon jusqu’à trois semaines ! Durant tout le 19ème siècle, la coiffure féminine sera dédiée à la frisure et au bouclage.

Le peigne

Depuis la Préhistoire, on utilise le peigne pour la toilette de la chevelure. Certains comportent deux rangées de dents : une pour démêler voire épouiller la chevelure et une pour lisser et apprêter la coiffure. Au 17ème siècle, il a une vocation de propreté car il permet d’enlever la poudre qui sert à nettoyer les cheveux.

La fabrication de peignes en Normandie

Dans le département de l’Eure, le village d’Ezy-sur-Eure a été un important centre de production de peignes entre 1820 et son déclin après la Seconde Guerre mondiale. Au début du 20ème siècle, près de deux mille personnes travaillent pour cette industrie qui fournit les grands couturiers et les coiffeurs parisiens. Les peignes ont été fabriqués dans différentes matières : buis, corne, ivoire, écaille de tortue, puis dans des matériaux apportés par la chimie, tels que le celluloïd, la galalithe et le rhodoïd.

Se raser

Se raser est un acte de propreté spécifiquement masculin qui porte le nom de pogonotomie, terme inventé par le créateur du rasoir à rabot, ancêtre du rasoir de sûreté, Jean-Jacques Perret dans son ouvrage La pogonotomie ou l’art de se raser soi-même en 1770. Un nécessaire de toilette pour le rasage est composé d’un bassin ou d’un plat à barbe, d’une boîte à éponge, d’une boîte à savon, d’un blaireau, d’un rasoir et d’un cuir pour l’affûtage. Dans les intérieurs bourgeois, l’ensemble prend place sur un meuble de toilette appelée «barbière».

Le plat à barbe est l’objet représentatif du rasage masculin avec sa forme incurvée et son échancrure permettant de l’emboîter sous le menton afin de faciliter le savonnage et le rinçage. On utilise une brosse pour appliquer le savon à barbe à partir du 18ème siècle. Elle est en poils de blaireau réputés pour leur douceur, ou en soie de sanglier ou en crin de cheval. Le premier coupe-chou à lame pliante dans le manche serait apparu au 17ème siècle. À l’origine, le mot désignait un sabre court à lame pliable utilisé dans l’infanterie. Il deviendra l’instrument de rasage par excellence touchant toutes les classes sociales. En 1904, l’américain King Camp Gillette brevète un système plus hygiénique de rasoir à lame jetable. Le rasoir électrique est mis au point par Jacob Schick dès 1928. Dans les milieux populaires, on pratique le rasage de la barbe chez le coiffeur, une fois par semaine, jusqu’à la diffusion des rasoirs mécaniques et électriques permettant un rasage quotidien.

Les soins de la bouche

L’hygiène bucco-dentaire est ancienne car déjà pendant la Préhistoire, les Sumériens connaissaient l’usage du cure-dents qui était alors fabriqué en bois, en plume, avec une épine ou avec des poils de porc-épic. Le cure-dents restera l’instrument de référence pendant plusieurs siècles, réservé aux princes, il est un signe de richesse quand il est fabriqué en or ou en argent sous forme de pendentif. Au Moyen Âge, des charlatans proposent des poudres dentifrices promettant une extrême blancheur des dents. On utilise le fil dentaire en soie qui est connu dès le 15ème siècle sous le nom d’esguillette, ainsi que le gratte-langue qui est réservé à une élite. L’essor de l’hygiène dentaire est freiné à la Renaissance. A cette époque, le médecin personnel d’Henri III recommande l’urine qui a la propriété de blanchir les dents. Au cours du 17ème siècle, on utilise des poudres et opiats ainsi que des liqueurs pour blanchir les dents dont l’émail devait être semblable à de la neige.

Les premières recommandations hygiéniques apparaissent surtout à partir du 18ème siècle ainsi que la production industrielle des eaux dentifrices et la diffusion de la brosse à dents. La première brosse à dents a été inventée par les Chinois en 1498. Elle est alors composée de poils de sanglier piqués sur un manche en ivoire. Il faut attendre le règne de Louis XV pour que la brosse à dents fasse son apparition à la Cour.

En France, elle connaît un véritable essor grâce à Bonaparte qui se brossait régulièrement les dents et imposa la brosse à dents dans le paquetage des soldats en 1790, développant ainsi sa commercialisation. Du 17ème au 19ème siècle, l’hygiène bucco-dentaire est réservée à une minorité de privilégiés. En 1800, à Paris seuls quarante dentistes reconnus sont recensés pour une population de 700000 habitants. Le 19ème siècle a créé des campagnes de prévention gratuites au sein des écoles et vu l’ouverture de l’Ecole dentaire de Paris reconnaissant le diplôme de chirurgien dentiste. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’habitude de se brosser les dents quotidiennement était peu répandue.